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Billets d'humeur 


Hommage à Philippe Avron





Montaigne, Shakespeare, Avron et nous


Il y a des rentrées où on voudrait vraiment faire autre chose que rendre hommage à la mémoire de quelqu’un. On voudrait simplement lever nos verres, célébrer la beauté de la vie et trinquer à son éphémère saveur en regardant l’automne s’installer. Il y a des moments dans la vie où on se demande si il n’y a pas des périodes, des lieux plus maudits que d’autres.

En septembre 2009, nous rendions hommage au créateur du festival off d’Avignon, le si frileusement snobé André Benedetto. Cette année : re rentrée, re septembre, et c’est à Philippe Avron que nous portons un dernier toast.

Oui, vraiment : putain de festival  ! On va finir par croire qu’il est maudit. A moins que ce ne soit ce mois de juillet. A moins que ce ne soit cette génération. A moins que ce ne soit le théâtre tout en…Arrête Bellier, tu dis des bêtises  ! Mais quand même, ça commence à faire beaucoup  ! Tous ces maçons de la pensée populaire qui décident de ne pas renouveler leur bail, de laisser le travail en plan. Pour un peu ça ressemblerait à une désertion. C’est tout une caravane qui lève le camp pour rebrousser chemin vers les étoiles. Et dans ce climat incertain où n’en finissent pas de s’amonceler des nuages chargés d’une drôle de poussière noire, on se sent plus orphelins, plus démunis que jamais.

Philippe Avron s’en est retourné. Fatigué de s’émerveiller. Avec lui s’en va une part de nous. Une part de ce théâtre si digne et si humble qui nous écarquilla les mirettes, élargit notre horizon et nos idées.

Si j’en parle ici, plus que de ceux qui récemment ont mis le cap sur l’ailleurs, c’est que Philippe Avron était un auteur interprête. Comme l’est Dario Fo, comme le fut Benedetto, comme bien d’autres. Il interprêtait ses propres textes, les laissant se féconder aux contacts de lectures plus anciennes, acceptant sur scène la compagnie de fantômes, leur laissant souvent la place et la parole, passeur d’humanité rayonnant du fond de « cette solitude peuplée ».

Philippe Avron n’était pas un tonitruant. Ohé les gars, c’était un jongleur  ! En équilibre à gué, entre le torrent de l’universel et le ruisseau de l’intime. C’était un distilleur de merveilles comme d’aucuns trouvent des perles. Il savait déclencher d’une pichenette, un tourbillon de mots qui nous mettait l’eau à la bouche, faisait la tête légère et donnait confiance en l’homme. Car Philippe Avron était du temps de l‘homme. Un temps que, quelquefois encore,  le théâtre sait prendre pour parler de l’homme, pour fouiller l’hommerie et en extraire la pierre philosophale. Et un théâtre qui, comme dit Barthes, fait confiance à l’homme, est un théâtre éminement populaire.

Philippe Avron, bateleur, promenait ses points d’interrogation sur la scène du monde, avec cet air, toujours effaré que rien ne marche, que malgré les siècles et les siècles passés à ressasser les Grands Poètes, cette chose si bizarre que l’on nomme le monde continue à déraper, s’obstine à se ramasser le nez dans le caniveau. Mais rien ne semblait pouvoir oblitérer la confiance  que lui, l’humaniste, avait une fois pour toutes, déposé en l’homme. Car Philippe Avron était un humaniste. Oui. Détenteur et passeur de cette chose si moderne, cette chose si précieuse et dont le besoin se fait tellement sentir aujourd’hui.

Lui qui avait su nous persuader qu’il était un saumon a finalement remonté le torrent pour s’allonger paisiblement dans la fraicheur de la source.

Dans un extrait de l’entretien vidéo qu’il accorda à BAT au mois d’avril 2008, on le voit prendre une respiration avant de lacher : « peut-être c’est fragile, peut-être ça n’ira pas plus loin… » et la phrase reste en suspens comme si aucune réponse n’était requise.

Et je crois que tout notre métier est là, métier de souffle comme d’encre. Dans cette suspension du temps qui pourrait être infinie et qui jamais ne dure. Une question qui n’attend de réponse qu’un silence complice.

Oui vraiment, avec la disparition de Avron, c’est un théâtre tout entier qui remballe. Un rideau est en train de se baisser. Dans le silence qui commence à s’étendre, la lueur de la servante reste là en sentinelle, solitaire et tremblotante…

Et comme à chaque disparition, je sais qu’il va falloir se taper la longue cohorte de ceux qui , en parlant de lui, ne parleront que d’eux, insistant plusieurs fois sur le fait qu’ils l’ont bien connu et donc qu’ils sont forcément importants, au moins autant que celui qui vient de partir et que ça, c’est franchement désespérant, laissons à ce funambule du haussement de sourcils le droit de conclure. Souvenons-nous et écoutons, c’était dans le Fantôme de Shakespeare :

« Où sont passés les fantômes ?

Ils sont là, au théâtre.

On le voit bien quand on reste seul dans un théâtre vide… Les ombres sortent de l’ombre et prennent un visage ou une voix :

— « Philippe ! Philippe ?… »

Philippe Avron
Auteur-interprète
né le 18 septembre 1928 au Croisic  (Loire-Atlantique)
mort en théâtre le 31 juillet 2010

 
                                                                                                                                            Michel Bellier




Le mot de Claudie Gourjon,
Présidente de l'association Eclats de Scènes

Juin 2009 - Conseil d'Administration de l'association Eclats de Scènes


J’aurais eu d’innombrables (et le mot est faible) raisons de vous servir encore un discours plein de rage, de colère, de dégoût, de honte, de désespoir, bref un discours noir !
La pollution de la planète, les élections européennes, la haine de l’autre qui grandit, l’expulsion des étrangers comme de vulgaires marchandises, les politiques frileuses ou politiques dictatoriales, les mensonges, l’économie, la globalisation, la mondialisation, bref.
Et puis je me suis souvenue des paroles qui ont été prononcées à propos du travail d’Eclats de Scènes par une personne que je tiens en grande estime. Cette personne a dit : «Eclats de Scènes, véritable réservoir de contrepoisons contre toutes les formes de pensées faciles ou doctrinaires ».
Et c’est vrai ! Alors je vais faire un discours sur un sentiment qui me semble bien enfoui au plus profond de nous et que l’on est en train d’étouffer, que l’on n’ose plus dire : l’Amour ! Oui parlons d’amour !
L’amour de l’autre. De vous frères humains comme disait un grand homme (Albert Cohen). Et je veux parler de l’amour d’Eclats de scènes. Oh rassurez vous je ne veux pas vous parler de qui aime qui, des histoires d’amour de chacun, non, je veux vous parler de cet amour qu’il faut avoir en soi pour réaliser ce que réalise Eclats de Scènes. Dix ans de vie commune ! Ce n’est pas facile à deux alors à dix ; imaginez ! Les causes de divorces ont été et sont parfois nombreuses mais à Eclats de Scènes, l’amour de l’art, l’amour de l’autre malgré les désaccords l’emporte sur les torts. J’ai souvent entendu mon père parler de l’amour du travail bien fait. Eh bien si cet amour devait quitter les membres de Eclats de Scènes, il est clair que plus rien n’existerait. Si, comme pour la plupart de nos politiques ou industriels la seule préoccupation c’était le fric, le seul raisonnement, un raisonnement économique, Eclats de Scènes aurait mis la clé sous la porte et déposé le bilan, finances saines évidemment, je vous rassure…Mais où sont les bénéfices pour les actionnaires ? AH mais j’oubliais nous n’avons pas d’actionnaires…Eclats de Scènes est une valeur non cotée en bourse !
Mais voilà je m’égare, je commence à me mettre en colère, à être ironique, non revenons à l’amour, carburant majoritaire dans le réservoir d’Eclats de Scènes. Amour contre la pensée facile, amour contre la pensée doctrinaire, ça oui c’est vrai, demandez donc aux membres d’Eclats de Scènes combien de temps dure une réunion d’équipe ? Et vous comprendrez que la pensée facile et doctrinaire n’y a pas sa place. D’ailleurs comment pourraient-ils offrir une telle variété de spectacles si la doctrine était de mise ? Non, inimaginable. L’amour je vous dis, l’amour du théâtre pour tous. Comment pourrait-il en être autrement ? Iraient-ils à la rencontre de tous ces habitants durant les longs mois de l’année où il n’y a pas de festival à Avignon, Grignan, Bollène, Valréas, Vaison, etc. Qui vient à notre rencontre ? Qui accepte de construire un théâtre dans une salle des fêtes ? Qui accepte de ne pas dormir dans un hôtel 4 étoiles mais dans de chaleureuses maisons de l’habitant où l’accueil mérite bien 5 étoiles d’ailleurs ? Qui accepte de rencontrer le public autour d’un repas après avoir joué, monté, démonté plutôt que d’aller s’enfermer dans une loge ou de fuir par la sortie des artistes ? Qui accepte de faire moultes réunions pour que tout se passe du mieux possible ? Qui refuse de présenter des spectacles faciles sous prétexte que le public des conviviales n’est pas prêt ? Eh oui, on a entendu ce genre de remarques « Ah non on ne joue pas dans les villages, notre spectacle est trop …..Pas assez…. » Qui accepte le débat avec son public sur tel ou tel spectacle ? Pour tout ça, pour accepter tout ça, il faut beaucoup d’amour !
L’amour pour l’autre c’est quoi ? La confiance : faire confiance à l’autre, le croire capable de s’exprimer et de juger par lui-même, l’amour de l’autre c’est accepter qu’il pense par lui-même, différemment, en grand désaccord parfois mais toujours dans le respect et l’amour, la bienveillance. L’amour de l’autre, c’est lui laisser la parole, l’écouter. Ne faut-il pas beaucoup de bienveillance pour animer des ateliers de pratiques artistiques en milieu scolaire ? Et bien la bienveillance des artistes d’Eclats de Scènes doit être à la hauteur de ce que chacun attend si j'en crois le nombre d'APA grandissant (Atelier de Pratique Artistique).

Mais j’ai l’impression que ces sentiments manquent cruellement dans notre société. Ils disparaissent comme la couche d’ozone, ils fondent comme la banquise. Mais Eclats de Scènes est plein d’amour et Eclats de Scènes résiste et la résistance c’est fatiguant. C’est pourquoi nous avons besoin de moyens à moins que nous soyons seuls à vouloir résister à la pensée facile et doctrinaire, seuls à vouloir résister à «La crise provoquée par les rois de l’économie virtuelle qui montre l’impérieuse nécessité de remettre l’homme au centre des préoccupations, ce à quoi s’emploie quotidiennement Eclats de Scènes. » comme le dit si bien Marc Menuge. 
Seuls à vouloir croire à l’amour et ça je ne peux pas, moi, le croire. Je suis certaine que vous y croyez tous, que nous avons tous envie d’amour.

Prévert a dit « Fort heureusement, chaque réussite est l'échec d'autre chose». Et bien j’espère que la réussite évidente aux yeux de tous d’Eclats de Scènes est en effet un échec à la pensée facile et doctrinaire. Et j’en appelle à nos partenaires, déjà très présents, pour que cette réussite de l’amour des hommes, de l’intelligence et de la culture pour tous puisse se développer encore et encore, qu’elle puisse grandir.



Frédéric Flahautmetteur en scène, comédien - Septembre 2008

On
a dû se dire, de façon implicite, comme un décret non-écrit, qu’on serait toujours du côté des moins vieux, comme on était hier aux côtés des plus jeunes. Dix ans ont passé depuis la création d’Eclats de Scènes. Dix années, avec toujours ce même enthousiasme agaçant, cette même envie de nous tenir éveillés ensemble, public et acteurs. De nous scandaliser des coups de gomme sur certaines lignes budgétaires de l’état en matière de culture et d’enseignement (la D.R.A.C.* vient de nous supprimer, sans explication ni argumentation ses subventions). De décrypter les discours qui nous caressent le dos pour mieux nous botter le cul. De hurler à la vie devant cette jeunesse tantôt chair à canon, tantôt chômeuse et que l’on s’étonne de trouver désoeuvrée, désenchantée, se réfugiant dans une euphorie virtuelle et clandestine.
Car soyons concrets ! Parce qu’un artiste (sic) banquable, ami du chef de l’état, est gentiment dérangé dans sa villégiature corse, on se débarrasse d’un fonctionnaire. Le symbole est ici édifiant : si je ne suis pas dans le cercle des possédants, des dirigeants, je suis condamné à jamais à errer dans des terres inquiètes et précaires. Alors à quoi bon !

Une des fonctions du théâtre, de la musique, de la danse, des arts et de la culture en général, est justement de donner sans réserve de la dignité aux humains que nous sommes. Puissions-nous, vous et nous, convaincre que celui ou celle qui n’est pas encore venu(e) à un de nos rendez-vous énoncés dans ce journal, se prive d’un moyen précieux pour mieux comprendre, donc pour mieux se défendre de l’injustice et de l’incurie.

(*) Direction Régionale des Affaires Culturelles (service déconcentré du ministère de la culture dans les régions)



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